En Ituri, le retour d’anciens membres de groupes armés au sein de leurs communautés tend à devenir une réalité de plus en plus visible. Au fil des années, des combattants ont abandonné les armes et choisi de renouer avec la vie civile, certains dans le cadre de processus de reddition, d’autres à travers des démarches individuelles.
Ces retours peuvent représenter une véritable chance pour la paix, la réconciliation et la réinsertion sociale. Mais ils posent aussi une question fondamentale : comment accueillir ceux qui renoncent à la violence sans donner aux victimes le sentiment que leurs souffrances sont reléguées aux oubliettes ?
Le cas d’Augustin Kiratabo, alias « Aksante Sana », ancien membre de la CRP de Kapala, qui affirme avoir quitté ce mouvement avant de rejoindre Bunia, s’inscrit dans cette problématique plus large. À son arrivée, il a demandé pardon à la République ainsi qu’aux autorités militaires, sécuritaires et coutumières.
Son accueil par les services de sécurité et la coordination du FNPSS peut être compris comme une étape de son retour à la vie civile. Mais il convient de rester prudent : cette chronique n’a pas vocation à juger cet individu ni à lui imputer des crimes ou des exactions qui n’auraient pas été établis par une procédure judiciaire compétente.
Son cas permet cependant de poser une question qui dépasse sa seule personne : que fait-on de la mémoire des victimes lorsque ceux qui ont pris les armes décident de rentrer ?
Pardonner ne signifie pas effacer les crimes
Une communauté peut accepter le retour d’un ancien combattant, souhaiter la paix et soutenir sa réinsertion tout en continuant à se souvenir des violences qu’elle a subies. Car derrière chaque conflit se trouvent des familles déplacées, des vies brisées, des maisons détruites, des traumatismes et, parfois, des victimes qui attendent encore reconnaissance et justice.
Le danger apparaît lorsque la réintégration est présentée uniquement comme une success story de paix, sans que la souffrance des victimes ne soit évoquée.
La paix ne devrait jamais devenir synonyme d’amnésie collective.
La réinsertion n’est pas une récompense
La réintégration d’un ancien combattant devrait être considérée comme un processus encadré et non comme une récompense automatique.
Tous les membres d’un groupe armé n’ont pas le même parcours. Certains ont été recrutés très jeunes, certains ont pu être contraints de rejoindre les groupes armés, tandis que d’autres ont occupé des responsabilités importantes. Les situations doivent donc être examinées au cas par cas, conformément à la loi.
Lorsqu’il existe des faits susceptibles d’engager une responsabilité pénale, leur établissement relève de la justice et des autorités compétentes.
Il ne faudrait donc pas opposer réconciliation et justice. La première peut contribuer à reconstruire le tissu social ; la seconde peut permettre d’établir les responsabilités et de répondre aux attentes légitimes des victimes.
L’enjeu est de faire en sorte que l’une ne serve pas à empêcher l’autre.
Une paix qui n’efface pas les victimes
Le véritable défi pour l’Ituri est de construire une communication de paix qui ne devienne pas une communication de l’oubli.
Oui, celui qui abandonne les armes doit pouvoir bénéficier, lorsque les conditions légales sont réunies, d’une perspective de réinsertion et de retour à la vie civile.
Mais dans le même temps, les victimes doivent rester au cœur du processus. Elles ont droit à la mémoire, à l’écoute, à la reconnaissance de leurs souffrances et, lorsque la loi le prévoit, à la justice.
Une réinsertion réussie ne devrait pas seulement permettre à un ancien combattant de retrouver sa communauté. Elle devrait également contribuer à restaurer la confiance entre les membres de cette communauté.
Le pardon peut ouvrir une porte. Mais il ne doit pas conduire à effacer l’histoire.
Au fond, l’Ituri n’a pas à choisir entre pardon et justice, ni entre réconciliation et mémoire. Le véritable défi consiste à construire un équilibre entre ces différentes exigences.
Tourner la page ne signifie pas déchirer les pages précédentes.
Une paix durable ne se mesure pas uniquement au nombre de combattants qui déposent les armes. Elle se mesure aussi à la capacité d’une société à reconstruire le lien social, à protéger les victimes, à établir les responsabilités lorsque cela est nécessaire et à empêcher que les violences du passé ne deviennent des précédents banalisés.
L’Ituri a besoin d’une paix qui réconcilie sans effacer, qui pardonne sans banaliser et qui réintègre sans oublier les victimes.




