Vingt-huit ans après l’adoption du Statut de Rome, une question continue d’alimenter le débat parmi les observateurs de la justice pénale internationale : les condamnations prononcées par la Cour pénale internationale (CPI) ont-elles réellement contribué à prévenir les atrocités en République démocratique du Congo, particulièrement en Ituri ?
Alors que la présidente de la CPI rappelle, à l’occasion de la Journée de la justice pénale internationale, que la Cour est « plus sollicitée que jamais » et qu’elle demeure déterminée à lutter contre l’impunité malgré les pressions politiques, la situation sécuritaire en Ituri offre un constat plus contrasté.
L’Ituri, l’un des premiers grands dossiers de la CPI
L’Ituri figure parmi les premières situations examinées par la Cour pénale internationale. Les procès de Thomas Lubanga, Germain Katanga et Bosco Ntaganda ont marqué l’histoire de la justice internationale.
Thomas Lubanga a été condamné pour l’enrôlement et l’utilisation d’enfants soldats. Germain Katanga a été reconnu coupable pour son rôle dans l’attaque de Bogoro. Bosco Ntaganda, quant à lui, a été condamné à 30 ans de prison pour 18 chefs de crimes de guerre et crimes contre l’humanité, notamment des meurtres, des viols, l’esclavage sexuel, les déplacements forcés de populations ainsi que le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats.
À l’époque, ces condamnations étaient présentées comme un message fort : aucun chef de guerre ne devait désormais croire qu’il pouvait échapper à la justice internationale.
Pourtant, les violences persistent
Plus de vingt ans après les crimes jugés par la CPI, l’Ituri demeure l’une des provinces les plus touchées par les violences armées.
Depuis 2017, les attaques attribuées à la milice CODECO ont provoqué des milliers de morts, d’importants déplacements de populations, des incendies de villages, des enlèvements ainsi que de nombreuses violations des droits humains. Les Nations unies et plusieurs organisations de défense des droits humains continuent de documenter des massacres visant des civils.
En 2026, au moins 69 civils ont été tués lors d’une attaque attribuée à la CODECO en Ituri, selon plusieurs sources concordantes, dont la société civile.
Selon Human Rights Watch, les violences dans l’Est de la RDC continuent de faire des milliers de victimes et s’accompagnent de déplacements forcés, de violences sexuelles et d’autres violations graves des droits humains.
Pourquoi l’effet dissuasif reste-t-il limité ?
Les condamnations de Thomas Lubanga, Germain Katanga et Bosco Ntaganda ont permis d’établir des responsabilités pénales individuelles et de reconnaître les souffrances des victimes. Elles constituent une étape importante dans la lutte contre l’impunité.
Toutefois, la CPI ne dispose ni d’une armée ni d’un mandat de maintien de la paix. Son rôle consiste à enquêter, poursuivre et juger les auteurs présumés des crimes les plus graves une fois les faits commis.
Pendant que certains anciens chefs de guerre étaient jugés à La Haye, de nouveaux groupes armés apparaissaient, se fragmentaient ou se restructuraient.
En Ituri, la persistance des conflits fonciers, les tensions communautaires, l’exploitation illégale des ressources naturelles, la prolifération des groupes armés ainsi que la faiblesse durable de l’autorité de l’État continuent d’alimenter un environnement propice aux violences.
Dans un tel contexte, la condamnation de quelques responsables, aussi importante soit-elle, ne pouvait à elle seule mettre fin au cycle des violences.
Une justice qui sanctionne davantage qu’elle ne prévient ?
Une interrogation demeure : la justice pénale internationale est-elle conçue pour empêcher les crimes ou principalement pour en sanctionner les auteurs après leur commission ?
La mission première de la CPI est avant tout judiciaire. Son efficacité dépend largement de la coopération des États pour arrêter les suspects, protéger les témoins et exécuter les décisions de justice. Sans cette coopération, la portée dissuasive de ses condamnations demeure limitée.
Le message de la présidente de la CPI
À l’occasion de la Journée de la justice pénale internationale ce jeudi 17 juillet 2026, la présidente de la CPI a rappelé que la Cour est aujourd’hui « plus sollicitée que jamais ».
Elle a souligné la nécessité de préserver l’indépendance des juridictions internationales face aux pressions politiques afin de garantir une justice impartiale.
Elle a également réaffirmé que, malgré les critiques et les difficultés, la Cour poursuivra sa mission de rendre justice aux victimes des crimes les plus graves.
Quel avenir pour l’Ituri ?
Pour les populations de Djugu, Mahagi ou Irumu, la question dépasse désormais les procès déjà jugés. Les auteurs des crimes commis aujourd’hui répondront-ils un jour de leurs actes devant la justice ? Les dirigeants actuels des groupes armés seront-ils poursuivis avec la même détermination que Thomas Lubanga, Germain Katanga ou Bosco Ntaganda ? Et si les juridictions nationales ne parviennent pas à juger les principaux responsables, la CPI ouvrira-t-elle de nouvelles enquêtes sur les violences récentes en Ituri ?
Vingt-huit ans après l’adoption du Statut de Rome, la Cour pénale internationale demeure un symbole majeur de la lutte contre l’impunité. Ses décisions ont permis de reconnaître les droits des victimes et d’établir des responsabilités individuelles. Toutefois, en Ituri, où les violences persistent, elles rappellent aussi les limites de la justice pénale internationale lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une volonté politique, d’institutions nationales solides et d’efforts durables pour prévenir les conflits. La lutte contre l’impunité ne peut, à elle seule, garantir la fin des violences.
Heri Budjo Joël



