« Une image vaut mille mots », disent plusieurs auteurs dont, Fred R. Barnard, le publicitaire américain Mais en Sciences de l’information et de la communication (SIC), cette formule va plus loin : une image ne se contente pas de montrer, elle construit un sens. C’est pourquoi les spécialistes de la communication institutionnelle accordent autant d’importance au décor, au cadrage, aux symboles et à la scénographie qu’au contenu du discours lui-même.
La récente commémoration de la Journée nationale du Genocost à Bunia chef-lieu de la province de l’ituri, en offre une illustration digne d’analyse.
Le gouverneur militaire de l’Ituri, le général-major Gaby Kasongo, y apparaît dans un salut militaire devant le « Mur des Millions », monument éphémère dédié à la mémoire des millions de Congolais victimes des violences. Le geste est républicain. Il traduit le respect de l’État envers les disparus. Pris isolément, ce symbole est fort.
Mais la communication ne fonctionne jamais par éléments isolés. Elle est un système où chaque détail participe à la fabrication du sens.
C’est précisément là qu’intervient la sémiologie, discipline qui étudie les signes. Ferdinand de Saussure expliquait qu’un signe est constitué d’un signifiant (ce que l’on voit) et d’un signifié (l’idée que cela évoque). Roland Barthes, quant à lui, démontrait que la photographie de presse n’est jamais une simple reproduction de la réalité ; elle est un langage, un discours visuel qui oriente l’interprétation du public.
Que voyons-nous dans cette image ?
- Un officier supérieur rendant hommage.
- Une affiche
- Des militaires assurant la sécurité.
- Et, en arrière-plan, d’immenses panneaux publicitaires vantant des activités commerciales.
Individuellement, chacun de ces éléments possède sa propre signification. Ensemble, ils produisent un message plus complexe, parfois même contradictoire.
Le problème n’est pas la présence des panneaux publicitaires en eux-mêmes. Le problème réside dans leur poids visuel.
En communication visuelle, la hiérarchie de l’information est fondamentale. Le regard humain est naturellement attiré par les éléments les plus volumineux, les plus colorés ou les plus contrastés. Avant de lire le « Mur des Millions », l’œil est déjà sollicité par les enseignes commerciales qui dominent la scène.
Autrement dit, l’image crée une concurrence entre deux récits.
- Le premier montre le « Mur des Millions »
- Le second évoque le commerce.
Cette coexistence brouille la lisibilité symbolique de la cérémonie.
Dans la théorie de la communication, Paul Watzlawick affirmait que « l’on ne peut pas ne pas communiquer ». Même le silence, même le choix d’un lieu, même un arrière-plan transmettent un message. Une institution ne communique donc pas uniquement par ses déclarations officielles ; elle communique également par ses choix scénographiques.
C’est ici que la notion de communication institutionnelle prend tout son sens.
Lorsqu’un État organise une cérémonie mémorielle, chaque élément visible participe à la construction de la mémoire collective. Le lieu, les couleurs, les monuments, les drapeaux, le protocole, le cadrage photographique et même l’environnement urbain deviennent des outils de communication publique.
Aucun détail n’est anodin.
Dans plusieurs démocraties, les cérémonies du souvenir se déroulent devant des monuments nationaux précisément parce que le lieu lui-même devient un prolongement du message. Le décor renforce le discours au lieu de lui faire concurrence.
À Bunia, la photographie laisse apparaître une autre réalité : la cérémonie semble visuellement encerclée par l’univers marchandes.
Il ne s’agit pas ici de remettre en cause l’engagement des autorités, encore moins de minimiser l’importance du Genocost. Une chronique n’est ni un réquisitoire ni un plaidoyer. Elle est un exercice de réflexion nourri par l’observation.
Et l’observation conduit à une interrogation légitime : une mémoire nationale peut-elle produire tout son impact symbolique lorsque son langage visuel est partagé avec celui de la publicité ?
Cette question mérite d’être posée, car la communication publique ne se mesure pas uniquement à ce que les institutions veulent dire. Elle se mesure surtout à ce que le public comprend.
C’est là toute la différence entre l’intention et la réception, deux notions fondamentales en Sciences de l’information et de la communication. Les organisateurs peuvent avoir voulu transmettre un message de recueillement. Mais si la scénographie disperse l’attention ou introduit des signes concurrents, la réception du message peut s’en trouver modifiée.
Le philosophe canadien Marshall McLuhan résumait cette réalité par une formule devenue classique : « le médium est le message ». En d’autres termes, la manière de communiquer influence autant le sens que le contenu communiqué.
Au fond, cette image nous enseigne une leçon essentielle : la mémoire n’est pas seulement une affaire d’histoire ; elle est aussi une affaire de communication.
Honorer les victimes exige des paroles justes, mais également des images cohérentes. Car les discours s’effacent avec le temps. Les photographies, elles, deviennent des archives. Elles traversent les générations et façonnent la mémoire collective.
C’est pourquoi chaque cérémonie officielle devrait être pensée non seulement comme un événement protocolaire, mais aussi comme une production symbolique, où chaque détail visible renforce le message au lieu de le diluer.
L’histoire se raconte avec des mots. La mémoire, elle, se construit aussi avec des images. Et lorsque celles-ci parlent un langage ambigu, le risque est grand de voir le décor prendre le pas sur le devoir de mémoire.
